LEÇON 6 : L'INSPIRATION POETIQUE. DE ION A POUSSIN.

par Robin Delisle , membre du GepLettres, professeur au Collège Blaise Pascal, Viarmes


 

Nicolas POUSSIN est un peintre de l'époque classique. Né en 1594, il meurt en 1665. Il fait l'essentiel de sa carrière à Rome, et paradoxalement incarne la notion de classicisme dans la peinture française du XVIIème siècle.
Il m'a paru intéressant d'étudier ce tableau qui a pour titre, L'inspiration poétique.
Ce que l'on sait à propos de Poussin, c'est que lorsqu'on lui apportait un sujet, il commençait par lire tout ce qu'il pouvait trouver s'y rapportant pour bien s'en imprégner. L'ouvrage surgissait ainsi de la méditation. Ils fixaient l'idée à coup de croquis successifs.
Une fois que Poussin avait son idée en tête, il fabriquait des petites figurines en cire qu'il drapait soigneusement et installait tout cela dans une sorte de mini-théâtre, en variant l'éclairage de ce dernier.
En déplaçant à volonté ses figurines, il finissait par trouver les groupements les plus satisfaisants pour réaliser la clarté et l'harmonie qui lui convenaient.
C'est ensuite qu'il commençait la réalisation effective de son tableau, ne peignant jamais d'après nature, ne dessinant pas d'études préparatoires de figurines isolées, mais allant parfois observer des modèles humains.
Enfin comme beaucoup de peintre de l'époque classique, Poussin étudiait la statuaire antique qu'il considérait comme le modèle parfait pour ses compositions.

 

Le personnage central qui tient la lyre est le dieu des arts, Apollon, et la jeune femme qui se tient à sa gauche, la muse Calliope. A la droite, les yeux levés vers le ciel, le poète.

 

 Ion un aède et le philosophe Socrate sont en grande conversation. Ils
cherchent à déterminer d'où surgit l'inspiration poétique. Socrate
expose sa thèse.

Σωκράτης
καὶ ὁρω̂, ὠ̂  ̓́Ιων, καὶ ἔρχομαί γέ σοι ἀποφανούμενος
[533d] ὅ μοι δοκει̂ του̂το εἰ̂ναι. ἔστι γὰρ του̂το τέχνη μὲν
οὐκ ὂν παρὰ σοὶ περὶ  ̔Ομήρου εὐ̂ λέγειν, ὃ νυνδὴ ἔλεγον,
θεία δὲ δύναμις ἥ σε κινει̂, ὥσπερ ἐν τῃ̂ λίθῳ ἣν
Εὐριπίδης μὲν Μαγνη̂τιν ὠνόμασεν, οἱ δὲ πολλοὶ  ̔Ηρακλείαν.
καὶ γὰρ αὕτη ἡ λίθος οὐ μόνον αὐτοὺς τοὺς δακτυλίους ἄγει
τοὺς σιδηρου̂ς, ἀλλὰ καὶ δύναμιν ἐντίθησι τοι̂ς δακτυλίοις
ὥστ' αὐ̂ δύνασθαι ταὐτὸν του̂το ποιει̂ν ὅπερ ἡ λίθος, ἄλλους
[533e] ἄγειν δακτυλίους, ὥστ' ἐνίοτε ὁρμαθὸς μακρὸς πάνυ
σιδηρίων καὶ δακτυλίων ἐξ ἀλλήλων ἤρτηται: πα̂σι δὲ τούτοις
ἐξ ἐκείνης τη̂ς λίθου ἡ δύναμις ἀνήρτηται. οὕτω δὲ καὶ ἡ
Μου̂σα ἐνθέους μὲν ποιει̂ αὐτή, διὰ δὲ τω̂ν ἐνθέων τούτων
ἄλλων ἐνθουσιαζόντων ὁρμαθὸς ἐξαρτα̂ται. πάντες γὰρ οἵ τε
τω̂ν ἐπω̂ν ποιηταὶ οἱ ἀγαθοὶ οὐκ ἐκ τέχνης ἀλλ' ἔνθεοι
ὄντες καὶ κατεχόμενοι πάντα ταυ̂τα τὰ καλὰ λέγουσι ποιήματα,
καὶ οἱ μελοποιοὶ οἱ ἀγαθοὶ ὡσαύτως, ὥσπερ οἱ κορυβαντιω̂ντες
[534a] οὐκ ἔμφρονες ὄντες ὀρχου̂νται, οὕτω καὶ οἱ μελοποιοὶ
οὐκ ἔμφρονες ὄντες τὰ καλὰ μέλη ταυ̂τα ποιου̂σιν, ἀλλ'
ἐπειδὰν ἐμβω̂σιν εἰς τὴν ἁρμονίαν καὶ εἰς τὸν ῥυθμόν,
βακχεύουσι καὶ κατεχόμενοι, ὥσπερ αἱ βάκχαι ἀρύονται ἐκ τω̂ν
ποταμω̂ν μέλι καὶ γάλα κατεχόμεναι, ἔμφρονες δὲ οὐ̂σαι οὔ,
καὶ τω̂ν μελοποιω̂ν ἡ ψυχὴ του̂το ἐργάζεται, ὅπερ αὐτοὶ
λέγουσι. λέγουσι γὰρ δήπουθεν πρὸς ἡμα̂ς οἱ ποιηταὶ ὅτι
[534b] ἀπὸ κρηνω̂ν μελιρρύτων ἐκ Μουσω̂ν κήπων τινω̂ν καὶ ναπω̂ν
δρεπόμενοι τὰ μέλη ἡμι̂ν φέρουσιν ὥσπερ αἱ μέλιτται, καὶ
αὐτοὶ οὕτω πετόμενοι: καὶ ἀληθη̂ λέγουσι. κου̂φον γὰρ χρη̂μα
ποιητής ἐστιν καὶ πτηνὸν καὶ ἱερόν, καὶ οὐ πρότερον οἱ̂ός τε
ποιει̂ν πρὶν ἂν ἔνθεός τε γένηται καὶ ἔκφρων καὶ ὁ νου̂ς
μηκέτι ἐν αὐτῳ̂ ἐνῃ̂: ἕως δ' ἂν τουτὶ ἔχῃ τὸ κτη̂μα,
ἀδύνατος πα̂ς ποιει̂ν ἄνθρωπός ἐστιν καὶ χρησμῳδει̂ν. ἅτε
οὐ̂ν οὐ τέχνῃ ποιου̂ντες καὶ πολλὰ λέγοντες καὶ καλὰ περὶ
[534c] τω̂ν πραγμάτων, ὥσπερ σὺ περὶ  ̔Ομήρου, ἀλλὰ θείᾳ
μοίρᾳ, του̂το μόνον οἱ̂ός τε ἕκαστος ποιει̂ν καλω̂ς ἐφ' ὃ ἡ
Μου̂σα αὐτὸν ὥρμησεν, ὁ μὲν διθυράμβους, ὁ δὲ ἐγκώμια, ὁ δὲ
ὑπορχήματα, ὁ δ' ἔπη, ὁ δ' ἰάμβους: τὰ δ' ἄλλα φαυ̂λος
αὐτω̂ν ἕκαστός ἐστιν. οὐ γὰρ τέχνῃ ταυ̂τα λέγουσιν ἀλλὰ
θείᾳ δυνάμει, ἐπεί, εἰ περὶ ἑνὸς τέχνῃ καλω̂ς ἠπίσταντο
λέγειν, κἂν περὶ τω̂ν ἄλλων ἁπάντων: διὰ ταυ̂τα δὲ ὁ θεὸς
ἐξαιρούμενος τούτων τὸν νου̂ν τούτοις χρη̂ται ὑπηρέταις καὶ
[534d] τοι̂ς χρησμῳδοι̂ς καὶ τοι̂ς μάντεσι τοι̂ς θείοις, ἵνα
ἡμει̂ς οἱ ἀκούοντες εἰδω̂μεν ὅτι οὐχ οὑ̂τοί εἰσιν οἱ ταυ̂τα
λέγοντες οὕτω πολλου̂ ἄξια, οἱ̂ς νου̂ς μὴ πάρεστιν, ἀλλ' ὁ
θεὸς αὐτός ἐστιν ὁ λέγων, διὰ τούτων δὲ φθέγγεται πρὸς
ἡμα̂ς. μέγιστον δὲ τεκμήριον τῳ̂ λόγῳ Τύννιχος ὁ Χαλκιδεύς,
ὃς ἄλλο μὲν οὐδὲν πώποτε ἐποίησε ποίημα ὅτου τις ἂν
ἀξιώσειεν μνησθη̂ναι, τὸν δὲ παίωνα ὃν πάντες ᾄδουσι, σχεδόν
τι πάντων μελω̂ν κάλλιστον, ἀτεχνω̂ς, ὅπερ αὐτὸς λέγει,
[534e] “εὕρημά τι Μοισα̂ν.” ἐν τούτῳ γὰρ δὴ μάλιστά μοι δοκει̂
ὁ θεὸς ἐνδείξασθαι ἡμι̂ν, ἵνα μὴ διστάζωμεν, ὅτι οὐκ
ἀνθρώπινά ἐστιν τὰ καλὰ ταυ̂τα ποιήματα οὐδὲ ἀνθρώπων, ἀλλὰ
θει̂α καὶ θεω̂ν, οἱ δὲ ποιηταὶ οὐδὲν ἀλλ' ἢ ἑρμηνη̂ς εἰσιν
τω̂ν θεω̂ν, κατεχόμενοι ἐξ ὅτου ἂν ἕκαστος κατέχηται. ταυ̂τα
ἐνδεικνύμενος ὁ θεὸς ἐξεπίτηδες διὰ του̂ φαυλοτάτου
[535a] ποιητου̂ τὸ κάλλιστον μέλος ᾐ̂σεν: ἢ οὐ δοκω̂ σοι ἀληθη̂
λέγειν, ὠ̂  ̓́Ιων;

 ̓́Ιων
ναὶ μὰ τὸν Δία, ἔμοιγε: ἅπτει γάρ πώς μου τοι̂ς λόγοις τη̂ς
ψυχη̂ς, ὠ̂ Σώκρατες, καί μοι δοκου̂σι θείᾳ μοίρᾳ ἡμι̂ν παρὰ
τω̂ν θεω̂ν ταυ̂τα οἱ ἀγαθοὶ ποιηταὶ ἑρμηνεύειν.




V. SOCRATE. Je la vois, Ion, et je vais t'expliquer quelle elle est, à m
on avis. Il existe, en effet, chez toi une faculté de bien parler de
Homère, qui n'est pas un art, au sens où je le disais à l'instant, mais
une puissance divine qui te meut et qui ressemble à celle de la pierre
nommée par Euripide Pierre Magnétique et par d'autres pierre d'Héraclée.
Cette pierre nin seulement attire les anneaux de fer eux-mêmes, mais
encore leur communique la force, si bien qu'ils ont la même puissance
que la pierre, celle d'attirer d'autres anneaux ; en sorte que parfois
des anneaux de fer en très longue chaîne sont suspendus les uns aux
autres ; mais leur force à tous dépend de cette pierre. Ainsi la Muse
crée-t-elle des inspirés et, par l'intermédiaire de ces inspirés, une
foule d'enthousiastes se rattachent à elle. Car tous les poètes épiques
disent tous leurs beaux poèmes non en vertu d'un art, mais parce qu'ils
sont inspirés et possédés, et il en est de même pour les bons poètes
lyriques. Tels les corybantes dansent lorsqu'ils n'ont plus leur raison,
tels les poètes lyriques lorsqu'ils n'ont plus leur raison, créent ces
belles mélodies ; mais lorsqu'ils se sont embarqués dans l'harmonie et
la cadence, ils se déchaînent et sont possédés. Telles les bacchantes
puisent aux fleuves le miel et le lait quand elles sont possédées, mais
ne le peuvent plus quand elles ont leur raison ; tels les poètes
lyriques, dont l'âme fait ce qu'ils nous disent eux-mêmes. Car ils nous
disent, n'est ce pas, les poètes, qu'à des fontaines de miel dans les
jardins et les vergers des Muses, ils cueillent leurs mélodies pour nous
les apporter , semblables aux abeilles, ailés comme elles ; ils ont
raison, car le poète est chose ailée, légère, et sainte, et il est
incapable de créer avant d'être inspiré et transporté et avant que son
esprit ait cessé de lui appartenir ; tant qu'il ne possède pas cette
inspiration, tout homme est incapable d'être poète et de chanter. Ainsi
donc, comme ils ne composent pas en vertu d'un art, quand ils disent
beaucoup de belles choses sur les sujets qu'ils traitent, comme toi sur
Homère, mais en vertu d'un don divin, chacun n'est capable de bien
composer que dans le genre vers lequel la Muse l'a poussé, l'un dans les
dithyrambes, l'autre dans les éloges, l'autre dans les hyporchèmes,
l'autre dans la poésie épique , l'autre dans les ïambes ; dans les
autres genres, chacun ne vaut rien. Ils parlent en effet, non en vertu
d'un art, mais d'une puissance divine ; car s'ils étaient capables de
bien parler en vertu d'un art, ne fût-ce que sur un sujet, ils le
feraient sur tous les autres à la fois. Et le but de la divinité, en
enlevant la raison à ces chanteurs et à ces prophètes divins et en se
servant d'eux comme des serviteurs, c'est que nous, les auditeurs, nous
sachions bien que ce ne sont pas eux les auteurs d'œuvres si belles, eux
qui sont privés de raison, mais que c'est la divinité elle-même leur
auteur, et que par leur organe, elle se fait entendre à nous. La
meilleure preuve pour notre raisonnement, c'est Tynnichos de Chalcis qui
n'a jamais fait un poème digne d'être cité, mais qui composa le péan
chanté par tous, le plus beau presque de tous les chants, une vraie
trouvaille des Muses, comme il le dit lui-même. Cet exemple surtout me
semble avoir servi à la divinité, pour nous montrer dans nous laisser le
doute , que les beaux poèmes n'ont pas un caractère humain et ne sont
pas l'œuvre des hommes mais qu'ils ont un caractère divin et qu'ils sont
l'œuvre des dieux et que les poètes ne sont que les interprètes des
dieux, quand ils sont possédés quelque soit la divinité qui possède
chacun d'eux. Pour faire cette démonstration le dieu a inspiré à dessein
au plus mauvais des poètes la meilleure des poésies. Ne te semble-t-il
pas Ion que je dis la vérité ?
ION. Oui, par Zeus, je le crois, tu atteins pour ainsi dire mon âme avec
tes discours, Socrate, et il me semble qu'un don de la divinité permet
aux poètes de nous interpréter ces ouvrages qu'ils tiennent des dieux.


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